Ceci est la première partie de Woman Hating (La Haine des Femmes) d’Andrea Dworkin, publié en 1974. Traduit par Mahleneriez copyleft.

Il était une fois une méchante sorcière qui s’appelait 

Lilith

Eve

Agar

Jezebel

Delilah

Pandore

Jahi

Tamar

et une méchante sorcière, on l’appelait aussi déesse, elle avait pour nom

Kali

Fatima

Artémis

Héra

Isis

Marie

Ishtar

et une méchante sorcière, on l’appelait aussi reine, elle avait pour nom

Bethsabée

Vashti

Cléopâtre

Hélène

Salomé

Élisabeth

Clytemnestre

Médée

et une méchante sorcière, on l’appelait aussi sorcière, elle avait pour nom

Jeanne

Circé

Morgan le Fay

Tiamat

Maria Leonza

Méduse

Tamar

et elles avaient cela en commun : elles étaient craintes, haïes, désirées, et vénérées.

Quand on entre dans le monde des contes de fées, on cherche à distinguer, avec difficulté, la délimitation entre histoire et légende. On veut trouver le moment précis où la fiction rentre dans la psyché en tant que réalité, et où l’histoire commence à la refléter. Ou vice versa. Les femmes des contes de fées sont des figures magiques, la beauté, le danger, l’innocence, la malice, et le désir. Dans les personnages des contes de fées – la méchante sorcière, la magnifique princesse, le prince charmant – nous trouvons ce que la culture voudrait nous faire savoir sur qui nous sommes.

Le fait est que nous n’avons pas forgé ce monde antique – il nous a forgé. Nous l’avons ingéré en tant qu’enfants, eûmes ses valeurs et ses opinions imprimées dans nos esprits comme des absolus culturels bien avant que nous soyons des hommes et des femmes. Nous avons emporté les contes de fées avec nous jusqu’à l’âge adulte, mâchés mais toujours dans notre estomac, comme une véritable identité. Entre Blanche-Neige et son prince charmant, nos deux grandes fictions, nous n’avons pas beaucoup de chance : ils (les garçons) rêvent de monter leur noble destrier et d’acheter Blanche-Neige aux nains ; nous (les filles) aspirons à devenir l’objet de désir de tout nécrophile – l’innocente, victimisée Belle au Bois Dormant, ce beau morceau du bien ultime, dormant. Malgré nous, parfois sans le savoir, nous jouons les rôles qu’on nous a appris.

Voici le commencement, où nous apprenons ce que nous devons être, ainsi que la morale de l’histoire.

CHAPITRE 1

Ilétaitunefois : Les Rôles

La mort est le remède dont tous les chanteurs rêvent. Allen Ginsberg

La culture prédétermine ce que nous sommes, comment nous nous comportons, ce que nous désirons savoir, ce que nous sommes capables de ressentir.

Nous sommes nées dans une rôle sexué qui est déterminé par le sexe visible, ou genre.

Nous suivons des rites de passage explicites de la naissance à la jeunesse à l’âge adulte à la vieillesse, puis nous mourons.

Dans le processus de l’adhésion à un rôle sexué, nous commettons l’homicide, le suicide, le génocide.

La mort est notre seul remède. Nous imaginons le paradis. Il n’y a pas de souffrance là-bas, disons-nous. Il n’y a pas de sexe là-bas, disons-nous. Nous pensons, il n’y a pas de culture là-bas. Nous pensons, il n’y a pas de genre là-bas. Nous pensons que la mort nous délivrera de la souffrance – de la culpabilité, du sexe, du corps. Nous considérons le corps comme la source de notre souffrance. Nous rêvons d’une mort qui nous en libérerait car, ici, sur terre, dans nos corps, nous sommes fragmentées, angoissées – hommes comme femmes, par le simple fait d’un corps particulier, liées à un rôle qui est destructeur, totalitaire, qui nous interdit tout développement individuel, toute auto-réalisation.

Les contes de fées sont l’information primaire de la culture. Ils délimitent les rôles, les interactions, et les valeurs qui nous sont accessibles. Ils sont les modèles de notre enfance, et leur contenu effrayant, épouvantable nous terrorise pour nous y soumettre – si nous ne devenons pas bons, alors le mal nous détruira ; si nous ne parvenons pas à atteindre l’heureux dénouement, alors nous nous noierons dans le chaos. En grandissant, nous oublions la terreur – les méchantes sorcières et leur malveillance étouffante. Nous nous rappelons les scenarii romantiques : le prince charmant embrasse la Belle au Bois Dormant ; le prince charmant parcoure tous les recoins de son royaume pour trouver Cendrillon ; le prince charmant épouse Blanche-Neige. Mais la terreur reste le substrat de la relation homme-femme – la terreur reste, et nous ne nous en remettons jamais, pas plus qu’elle ne cesse de nous motiver. Les hommes adultes sont terrifiés par la méchante sorcière, internalisée dans les coins les plus profonds de leur mémoire. Les femmes ne sont pas moins terrifiées, car nous savons que ne pas être passive, naïve, et impuissante revient à être activement mauvaise.

Ainsi, la terreur est notre sujet principal.

La Mère, une figure de la terreur

« Instinctif » ou non, le rôle maternel dans la structure sexuelle trouve ses origines dans le fait que seule la mère est nécessairement présente à la naissance. Seule la femme a une connexion fiable et facilement identifiable à l’enfant – un lien sur lequel la société peut se baser. Ce sentiment maternel est la base de la communauté humaine.
George Gilder, Suicide Sexuel

La mère biologique de Blanche-Neige était une bonne reine, passive, qui s’asseyait près de sa fenêtre et brodait. Un jour, elle piqua son doigt – sans aucun doute un événement majeur de sa vie – et 3 gouttes de sang tombèrent sur de la neige. D’une façon ou d’une autre, cela l’amena à souhaiter un enfant «aussi blanc que la neige, aussi rose que le sang, aussi noir que le bois de ma fenêtre. »i Peu de temps après, elle eut une fille « blanche comme neige, rose comme sang et ses cheveux étaient noirs comme de l’ébène. »ii Puis elle mourut.

Un an après, le roi se remaria. Sa nouvelle femme était magnifique, cupide, et orgueilleuse. Elle était, en fait, ambitieuse et elle savait que la beauté était centrale dans un monde masculin, que la beauté se transformait directement en pouvoir car elle signifiait admiration masculine, alliance masculine, dévotion masculine.

La nouvelle reine avait un miroir et elle lui demandait : « Miroir, miroir joli, qui est la plus belle du pays ? »iii Et, à chaque fois, la reine était la plus belle (y aurait-il eu une femme plus belle que le roi l’aurait déjà épousée).

Un jour, la reine demanda à son miroir qui était la plus belle, et le miroir répondit : « Madame la reine, vous êtes la plus belle ici, mais Blanche-Neige est encore mille fois plus belle. »iv Blanche-Neige avait 7 ans.

La reine en devint « jaune et verte de jalousie. À partir de là, chaque fois qu’elle apercevait Blanche-Neige, son cœur se retournait dans sa poitrine tant elle éprouvait de haine à son égard. La jalousie et l’orgueil croissaient en elle comme mauvaise herbe. Elle en avait perdu le repos […] »v

Nous savons toutes ce que les états font pour obtenir la paix, et la reine ne manquait pas de ressource (elle aurait fait une excellente cheffe d’état). Elle ordonna à un chasseur d’emmener Blanche-Neige dans la forêt, de la tuer, et de lui ramener ses poumons et son foie. Le chasseur, un bon homme mal inspiré, ne put tuer la douce petite chose, il la laissa donc partir dans la forêt, tua un ours, et prit ses poumons et son foie afin de les ramener à la reine. Ces organes furent « apprêtés et la méchante femme les mangea, s’imaginant qu’ils avaient appartenu à Blanche-Neige. »vi

Blanche-Neige trouva la maison des 7 nains, qui lui dirent qu’elle pouvait rester avec eux « si tu veux t’occuper de notre ménage, faire à manger, faire les lits, laver, coudre et tricoter, si tu tiens tout en ordre et en propreté »vii Ils la tenaient tout simplement en adoration.

La reine, qui peut maintenant être appelée avec conviction la méchante reine, découvrit grâce à son miroir que Blanche-Neige était toujours vivante et plus belle qu’elle. Elle essaya à multiples reprises de tuer Blanche-Neige, qui tomba de nombreuses fois dans un sommeil profond sans jamais mourir. Enfin, la méchante reine conçut une pomme empoisonnée, et réussit à la faire croquer par la vigilante Blanche-Neige. Blanche-Neige mourut, ou devint plus morte que d’habitude, car le miroir de la méchante reine eut tôt fait de vérifier qu’elle était la plus belle du pays.

Les nains, qui aimaient Blanche-Neige, ne pouvant se résoudre à l’enterrer, l’enfermèrent dans un cercueil de verre et déposèrent celui-ci au sommet d’une montagne. Le prince charmant, passant juste par là, tomba immédiatement amoureux de Blanche-Neige-sous-verre (de cette chose ?), et l’acheta aux nains qui l’aimaient. Alors que des serviteurs emportaient le cercueil derrière le cheval du prince, le morceau de la pomme que Blanche-Neige avait avalé « glissa hors de la gorge de Blanche-Neige. »viii Elle revint bientôt pleinement à la vie, ce qui, à vrai dire, est peu de chose. Le prince la plaça clairement dans la catégorie des objets, le mariage en tête, lorsqu’il lui proposa le bonheur conjugal – « Je t’aime plus que tout au monde. »ix La méchante reine fut invitée au mariage, auquel elle participa car le miroir lui avait dit que la future épouse était plus belle qu’elle. Au mariage, « il lui fallut chausser des pantoufles rougies au feu et danser avec, elle fut condamnée à danser jusqu’à ce qu’elle eût les pieds consumés et tombât roide morte. »x

La situation maternelle de Cendrillon était la même. Sa mère biologique était bonne, pieuse, et morte tôt. Sa belle-mère était cupide, ambitieuse, et impitoyable. Son ambition dictait que ses propres filles devaient avoir de bons mariages. Cependant, Cendrillon était forcée de faire les travaux domestiques les plus pénibles,et quand elle en avait fini, sa belle-mère lançait des lentilles dans les cendres du four et ordonnait à Cendrillon de séparer les lentilles des cendres. La méchanceté de la belle-mère envers Cendrillon n’était pas gratuite et irrationnelle. Au contraire, sa propre validation sociale dépendait des mariages que feraient ses filles. Cendrillon était une vraie menace pour elle. Comme la belle-mère de Blanche-Neige, pour qui la beauté équivalait au pouvoir, et pour qui être la plus belle femme revenait à être la plus puissante, la belle-mère de Cendrillon savait comment la structure sociale fonctionnait et elle était déterminée à réussir selon ses termes.

La belle-mère de Cendrillon était vraisemblablement motivée par l’amour maternel envers sa descendance biologique. L’amour maternel est reconnu comme étant transcendant, saint, noble, désintéressé. C’est aussi, par coïncidence, une fondation de la civilisation humaine (dominée par les hommes) et c’est la base véritable de la sexualité humaine (dominée par les hommes) :

[Quand le prince commença à chercher la femme dont le pied irait au soulier d’or] les deux sœurs se réjouirent, car elles avaient le pied joli. L’aînée alla dans sa chambre pour essayer le soulier en compagnie de sa mère. Mais elle ne put y faire entrer le gros orteil, car la chaussure était trop petite pour elle ; alors sa mère lui tendit un couteau en lui disant, « Coupe-toi ce doigt ; quand tu seras reine, tu n’auras plus besoin d’aller à pied. Alors la jeune fille se coupa l’orteil, fit entrer de force son pied dans le soulier et, contenant sa douleur, s’en alla trouver le fils du roi. Il la prit pour fiancée, la mit sur son cheval et partit avec elle […] Alors il regarda le pied et vit que le sang en coulait. Il fit faire demi-tour à son cheval, ramena la fausse fiancée chez elle, dit que ce n’était pas la véritable jeune fille et que l’autre sœur devait essayer le soulier. Celle-ci alla dans sa chambre, fit entrer l’orteil, mais son talon était trop grand. Alors sa mère lui tendit un couteau en disant, «Coupe-toi un bout de talon ; quand tu seras reine, tu n’auras plus besoin d’aller à pied. » La jeune fille se coupa un bout de talon, fit entrer de force son pied dans le soulier et, contenant sa douleur, s’en alla trouve le fils du roi. Il la prit alors pour fiancée […] Le prince regarda le pied et vit que le sang coulait[…] xi

La belle-mère de Cendrillon avait bien compris que la seule vraie tâche de sa vie était de marier ses filles. Son but était l’ascension sociale, et son absence de pitié était cohérente avec les valeurs du marché.* Elle aimait ses filles de la manière dont Nixon aimait les IndochinoisEs, avec à peu près le même résultat. L’amour dans une société sous domination masculine a de nombreuses facettes.

La mère de Raiponce n’était pas non plus une winner. Elle avait ce qu’il fallait d’instinct maternel – elle « souhaitait depuis longtemps avoir un enfant »xii À un certain point, elle devint folle de raiponce, un légume qui poussait dans le jardin de sa voisine, une sorcière. Elle persuada son mari de voler de la raiponce dans son jardin, et elle en voulait plus chaque jour. Quand la sorcière découvrit le vol, elle fit cette offre :

Prends autant de raiponce que tu voudras, j’y mets seulement une condition : tu dois me donner l’enfant que ta femme mettra au monde. Il sera bien traité et je m’en occuperai comme une mère.xiii

Maman n’y pensa pas par deux fois – elle échangea Raiponce contre un légume. La mère de substitution de Raiponce, la sorcière, ne fut pas bien meilleure pour elle :

Lorsqu’elle eut douze ans, la magicienne l’enferma dans une tour qui se dressait dans une forêt et qui ne possédait ni escalier ni porte ; seule tout en haut, s’ouvrait une petite fenêtre. Quand la magicienne voulait entrer, elle se tenait au bas et appelait : « Raiponce, Raiponce, dénoue et lance vers moi tes cheveux ! »xiv

Le prince charmant, en ayant fini avec Blanche-Neige et Cendrillon, arriva aux alentours de Raiponce. Quand la sorcière découvrit leur liaison, elle battit Raiponce, lui coupa les cheveux, et l’enferma « dans une contrée désertique où elle dut vivre dans la privation et la peine. »xv La sorcière confronta ensuite le prince, qui tomba de la tour et s’aveugla contre les épines. (Il recouvrit la vue en retrouvant Raiponce, et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.)

Hansel et Gretel avaient une mère également. Elle les abandonna tout simplement :

Sais-tu quoi mon époux ? […] nous conduirons tôt demain les enfants dans la forêt, là où elle est la plus dense. Nous y ferons du feu et nous donnerons à chacun un morceau de pain, et puis nous irons travailler en les laissant seuls. Ils ne trouveront plus le chemin de la maison et nous en serons débarrassés.xvi

Affamés, perdus, effrayés, les enfants trouvèrent une maison en sucre d’orge qui appartenait à une vieille dame qui fut gentille avec eux, les nourrit, les hébergea. Elle les traita comme ses enfants, et prouva son dévouement maternel en s’apprêtant à les manger.

Ces mères de contes de fées sont des figures mythologiques féminines. Elles définissent pour nous la nature féminine et délimitent ses possibilités existentielles. Si elle est bonne, elle a tôt fait de mourir. Si elle est bonne, en fait, elle est tellement passive face à sa vie que sa mort ne peut être que de même. Nous découvrons ici le principe cardinal de l’ontologie sexiste – la seule femme bonne est une femme morte. Si elle est mauvaise, elle vit, ou plutôt, si elle vit elle est mauvaise. Elle a pour seule véritable fonction la maternité. En cette fonction, étant donné qu’elle est active, elle se caractérise par une méchanceté débordante, une cupidité sans limites. Elle est impitoyable, brutale, ambitieuse, un danger pour ses enfants et les autres êtres vivants. Qu’elle soit appelée mère, reine, belle-mère, ou méchante sorcière, c’est une méchante sorcière, qui habite tous les cauchemars, la source de la terreur.

Le Beau morceau du Bien Ultime

De quoi est-ce capable ? Ça pousse,
Ça saigne. Ça dort.
Ça marche. Ça parle,
Chante, « l’amour m’a attrapée, attrapée. »

Kathleen Norris

Pour une femme, être bonne, c’est être morte, ou du moins en être le plus proche possible. La catatonie est la meilleur qualité de la femme bonne.

La Belle au Bois Dormant a dormi pendant 100 ans, après s’être piqué le doigt sur un fuseau. Le baiser du prince charmant la réveilla. Il tomba amoureux d’elle alors qu’elle était endormie, ou bien plutôt parce qu’elle était endormie ?

Blanche-Neige était déjà morte quand le prince charmant tomba amoureux d’elle. « Faites-m’en présent, » supplia-t-il aux 7 nains, « car je ne peux plus vivre sans voir Blanche-Neige. »xvii Le sommeil n’est pas vraiment distinguable de l’éveil.

Cendrillon, la Belle au Bois Dormant, Blanche-Neige, Raiponce – toutes sont caractérisées par la passivité, la beauté, l’innocence, et la victimisation. Ce sont des archétypes de la femme bonne – des victimes par définition. Elles ne pensent jamais, ni n’agissent, n’initient, ne confrontent, ne résistent, ne mettent au défi, ne ressentent, ne se soucient, ni questionnent. De temps à autres on les force à faire des tâches ménagères.

Elles ont un rite de passage. Elles sont déplacées, comme si elles étaient inertes, de la maison de la mère à celle du prince. Elles sont sujettes à la méchanceté, puis à l’adoration romantique. Elles ne font rien pour se prémunir de l’une ou de l’autre.

L’autre figure du bien féminin, la bonne fée, apparaît de temps en temps, distribuant des vêtements ou des vertus. Son pouvoir ne peut égaler celui de la méchante fée – il le modère occasionnellement. Elle excelle en une activité physique – le remuage de mains. Elle est merveilleuse, bonne, et surnaturelle. Surtout, elle disparaît.

Ces figures du bien féminin sont les modèles héroïques disponibles à la femme. Et la fin de l’histoire est, semblerait-il, le but de toute vie de femme. Dormir, avec un peu de chance rêver ?

Le Prince, le véritable frère

L’homme en chair et en os, celui qui nait, qui souffre et qui meurt. Surtout, celui qui meurt. Celui qui mange, et qui boit, et qui joue, et qui dort, et qui pense, et qui veut, l’homme que l’on voit et que l’on entend. Le frère. Le véritable frère.
Miguel de Unamuno, Du sentiment tragique de la vie xviii

Il est beau et héroïque. C’est un prince, ce qui signifie qu’il est puissant, noble, et bon. Il monte à cheval. Il voyage loin, et beaucoup. Il a un but, une mission. Et inévitablement, il la remplit. C’est une personne de valeur, et qui en vaut la peine. Il est fort et sincère.

Bien sûr, il n’est pas réel, et les hommes souffrent en essayant de devenir son égal. Ils souffrent, et assassinent, et violent, et pillent. Ils utilisent des avions désormais.

Ce qui importe, c’est qu’il est à la fois puissant et bon, que son pouvoir est par définition bon. Ce qui importe, c’est qu’il est important, qu’il agit, qu’il réussit.

On peut aussi remarquer qu’il n’est pas très futé. Par exemple, il n’arrive pas à distinguer Cendrillon de ses deux sœurs, alors qu’il a dansé et probablement parlé avec elle. Son amour récurrent pour les cadavres n’indique pas non plus une intelligence dynamique. Sa chute de la tour sur des épines ne suggère pas qu’il ait une grande coordination physique, cependant, à l’inverse de ses homologues actuels, il ne tombe jamais de cheval ni ne réduit en cendre le mauvais village.

La vérité est qu’il est puissant et bon en contraste avec elle. Plus elle est mauvaise, meilleur il est. Plus elle est morte, meilleur il est. C’est une des morales de l’histoire, la raison de la définition de doubles rôles, et la réalité minable de l’homme en tant que héros.

Le Mari, le véritable père

La volonté des hommes de revendiquer leurs enfants est peut-être l’élan nécessaire à la vie civilisée.
George Gilder, Suicide Sexuel

La plupart du temps ce sont des rois, ou bien des nobles riches. Ils sont, encore une fois par définition, puissants et bons. Ils ne sont jamais responsables ou considérés comme tels pour le mal causé par leurs méchantes épouses. La plupart du temps, ils ne le remarquent pas.

Il n’y a, évidemment, aucune base rationnelle pour les considérer comme puissants ou bons. Pendant qu’ils gouvernent, règnent, ou font ce qu’ils ont à faire, leurs femmes massacrent et maltraitent leur progéniture bien aimée. Mais, dans certains contes d’autres cultures, les pères font tout simplement tuer leur filles à la naissance.

Le père de Cendrillon la vit tous les jours. Il la vit trier des lentilles des cendres, habillée en haillons, dégradée, insultée. C’était un homme bon.

Le père d’Hansel et Gretel avait aussi bon cœur. Quand sa femme lui proposa d’abandonner ses enfants à la famine dans la forêt, il protesta immédiatement – «mais les pauvres enfants me manqueront aussi. »xix Quand Hansel et Gretel réussirent à échapper à la sorcière et retrouvèrent le chemin de leur maison, ils « se précipitèrent à l’intérieur, et sautèrent au cou de leur père. Depuis qu’il avait abandonné ses enfants dans la forêt, l’homme n’avait plus eu de joie [Hansel, après tout, était un garçon], sa femme était morte. »xx Ne vous méprenez pas – ils ne lui pardonnèrent pas, il n’y avait rien à pardonner. Tout le mal était né avec la femme. Il était un homme bon.

Bien que le père du conte de fées épouse la méchante femme, n’ait aucune connexion émotionnelle avec ses enfants, n’interagisse en aucune façon constructive avec elle, l’abandonne et, pire, ne remarque pas sa mort, il est la figure du bien masculin. Il est le patriarche, et est en tant que tel au-delà de la loi morale et de la décence humaine.

Les rôles disponibles pour les femmes et les hommes sont clairement articulés dans les contes de fées. Les caractéristiques de chacun sont décrits avec soin, tout comme les modes de relation entre eux. Nous voyons que les femmes puissantes sont mauvaises, et que les femmes bonnes sont inertes. Nous voyons que les hommes sont toujours bons, peu importe ce qu’ils font, ou ne font pas.

Nous avons aussi ici une interprétation explicite de la famille nucléaire. Dans cette famille, l’amour de la mère est destructeur, meurtrier. Dans cette famille, les filles sont des objets, remplaçables. La famille nucléaire, telle qu’on la trouve définie dans les contes de fées, est un paradigme de l’homme dans-le-monde, de la femme mauvaise, et de la victimisation des femmes. C’est la cristallisation de la culture sexiste – la structure nucléaire de la culture.

CHAPITRE 2

Ilétaitunefois : La morale de l’histoire

Baise ça à mort, les morts sont sacrés,
Honore les sœurs de tes amies.

Morceaux de cul, un bout d’action,
Morceaux.
Le plus solitaire des matins
Quelque chose bouge dans le miroir.
Une ruse d’esclave, de la survie.
Je me souviens penser, la dernière fois :
Si tu m’avais tuée, je serais morte.

Kathleen Norris

Je ne peux pas vivre sans ma vie.
Emily Brontë

La leçon est simple, et on l’apprend bien.

Les hommes et les femmes sont différents, des opposés absolus.

Les princes charmants ne peuvent jamais être confondus avec Cendrillon, ni avec Blanche-Neige, ni avec la Belle au Bois Dormant. Elle ne pourrait jamais faire ce qu’il fait, et encore moins faire mieux.

Les hommes et les femmes sont différents, des opposés absolus.

Le bon père ne peut jamais être confondu avec la mauvaise mère. Leurs qualités sont différentes, opposées.

Où il se dresse, elle s’allonge. Où il est éveillé, elle est endormie. Où il est actif, elle est passive. Où elle se dresse, où elle est éveillée, où elle est active, elle est mauvaise et doit être détruite.

C’est, structurellement du moins, aussi simple que ça.

Elle est désirable par sa beauté, sa passivité, et sa victimisation. Elle est désirable car magnifique, passive, et victimisée.

Son autre personnage, la mauvaise mère, est répugnante de cruauté. Elle est répugnante et doit être détruite. Elle est le protagoniste féminin, la source de pouvoir non-masculine qui doit être défaite, anéantie, avant que le pouvoir masculin ne puisse pleinement fleurir. Elle est répugnante car mauvaise. Elle est mauvaise car elle agit.

Elle, le personnage mauvais, est cannibale. Le cannibalisme est répugnant. Elle dévore et est magique. Elle dévore et le mâle ne doit pas être dévoré.

Il y a deux définitions de la femme. Il y a la femme bonne. C’est une victime. Il y a la mauvaise femme. Elle doit être détruite. La femme bonne doit être détenue. La mauvaise femme doit être tuée, ou punie. Les deux doivent être annulées.

La mauvaise femme doit être punie, et si elle est assez punie, elle deviendra bonne. Être assez punie revient à être détruite. Il y a la femme bonne. C’est une victime. La posture de victimisation, la passivité de la victime réclament la maltraitance.

Les femmes s’efforcent d’être passives, car les femmes veulent être bonnes. La maltraitance suscitée par cette passivité convainc les femmes qu’elles sont mauvaises. Le mal a besoin d’être puni, détruit, pour qu’il puisse devenir bon.

Même une femme qui s’efforce consciemment d’être passive fait quelque chose à un moment ou à un autre. Le fait même qu’elle agisse déclenche la maltraitance. La maltraitance provoquée par cette activité la convainc qu’elle est mauvaise. Le mal a besoin d’être puni, détruit, pour qu’il devienne bon.

La morale de l’histoire, pensera-t-on, devrait empêcher une fin heureuse. Il n’en est rien. La morale de l’histoire est la fin heureuse. Elle nous dit que le bonheur pour une femme c’est d’être passive, victimisée, détruite, ou endormie. Elle nous dit que le bonheur, c’est pour une femme bonne – inerte, passive, victimisée – et qu’une femme bonne est une femme heureuse. Elle nous dit que la fin heureuse arrive quand nous sommes supprimées, quand nous vivons sans nos vies, voire pas du tout.

*Cette description de la femme dans le marché libre, de paralysie et de mutilation en vue d’un bon mariage n’est pas une fiction ; cf. Chapitre 6, « Gynocide : le bandage des pieds des Chinoises. »

iFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Blanche-Neige, http://touslescontes.com/biblio/conte.php?iDconte=427, page consultée le 10 mai 2019.

iiIbid.

iiiIbid.

ivIbid.

vIbid.

viIbid.

viiIbid.

viiiIbid.

ixIbid.

xFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Blanche-Neige, https://fr.wikisource.org/wiki/Blanche_Neige, page consultée le 10 mai 2019.

xiFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Cendrillon, https://fr.wikisource.org/wiki/Cendrillon_(Grimm), page consultée le 10 mai 2019.

xiiFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Raiponce, https://fr.wikisource.org/wiki/Raiponce, page consultée le 10 mai 2019.

xiiiIbid.

xivIbid.

xvIbid.

xviFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Hansel et Gretel, https://fr.wikisource.org/wiki/Hansel_et_Gretel_(Grimm), page consultée le 10 mai 2019.

xvii Frères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Blanche-Neige, https://fr.wikisource.org/wiki/Blanche_Neige, page consultée le 10 mai 2019.

xviii Miguel de Unamuno, Du sentiment tragique de la vie, https://archive.org/details/MiguelDeUnamuno-DuSentimentTragiqueDeLaVie/page/n3

xixFrères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, Hansel et Gretel, https://fr.wikisource.org/wiki/Hansel_et_Gretel_(Grimm), page consultée le 10 mai 2019.

xxIbid.

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